J'ai changé d'avis. En fait, la mélancolie commence à me conquérir. Oui, déjà. Mais la solitude et l'éloignement se font de plus en plus pesants chaque jour, tels de gros nuages chargés en pleurs, qui se traînent dans le ciel de mon ennui mais n'osent éclater, de peur, de honte. Ce ne sont pas des lieux, mais des instants, des effluves, des morceaux d'infini qui me m a n q u e n t , comme un puzzle qu'on défait un peu au hasard, arrachant avec frénésie les pièces vitales sans faire attention aux dommages collatéraux.
Mes os sont gelés, mes doigts peuvent à peine remuer sous la froideur de ce début d'Automne. Il n'y a même pas un
c h é t i f rayon de soleil pour illuminer les feuilles virevoltantes qui n'ont, de toutes façons, plus d'éclat. Comme de vieux chiffons rapiécés, elles tourbillonnent avec une l e n t e u r triste pour enfin fouler le sol humide, loin d'être accueillant. Au lieu de reines de beauté parées et brillantes, elles ne ressemblent qu'à de vulgaires souillons, jonchant la terre dans un climat constant d'obscurité.
Je suis d'une humeur massacrante, mes dix-neuf ans approchant ne me paraissent qu'une moquerie mesquine et ne semblent rien présager de bon. J'en ai assez de ces mensonges et de ces incessantes ritournelles qui me dévorent la mémoire. J'en ai marre des faux-semblants, des paroles lancées au miroir qui ricochent jusqu'à devenir âpre de vérité, des
t r o u s d'eaux noires dans lesquelles se noient mes rêves. J'ai pris le parti de ne pas être optimiste voici des années, mais l'étincelle d'un minuscule espoir me ronge toujours, comme pour me rappeler qu'une autre voie est possible, mais qu'elle ne se ressemble en rien à celle sur laquelle je m'engage.